A quelques mois de la condamnation de Mesmer, son fidèle disciple Armand de Puységur fait une découverte importante qui révolutionna le monde du magnétisme. il se rend compte que le contact des mains sur le patient n'est pas nécessaire; il obtient des crises en effectuant des passes à trente centimètres du corps du sujet. Il comprend aussi que les crises sont inutiles et il déclenche chez la plupart de ses sujets un état de sommeil profond qu'il nomme somnambulisme. Dans cet état de conscience particulier, les sujets devenaient clairvoyants et émettaient des hypothèses sensées sur leur maladie ou sur celles de personnes qui leur étaient présentées. Le plus célèbre de ses sujets fut Victor, jeune campagnard inculte, au langage grossier ; pendant ses crises de somnambulisme, Victor parle avec volubilité, dans un français pur et élégant et fait des diagnostics médicaux dont la justesse surprend les médecins.
Puységur consacre le restant de ses jours au développement du magnétisme qu'il met au service de ses concitoyens. Pour en traiter le plus grand nombre, il magnétise un orme dans sa propriété de Buzancy. Si vous vous promenez un jour du côté de Soissons, faites un détour vers Buzancy: on vous montrera les restes calcinés de l'orme de Puységur et vous vous rappellerez alors que certains jours, plus de cent paysans, venus de plusieurs lieues à la ronde, s'asseyaient au pied de cet arbre et s'attachaient à des cordes suspendues aux branches basses. Ils obtenaient ainsi un soulagement de leurs maux. Deux personnages, auxquels nous allons bientôt nous intéresser, effectuèrent le pèlerinage à Buzancy: Un Suisse nommé Lafontaine et un prêtre portugais, l'abbé Faria.
1813
Personnage picaresque, l'abbé Faria peut être considéré comme le précurseur des hypnotiseurs de théâtre ou de musichall, qui utilisent encore de nos jours sa technique d'induction. Sa visite à Buzancy lui a apporté la révélation: le magnétisme n'existe pas. Le baquet, les passes, les crises, le fluide, tout est illusion. Il s'en explique dans son ouvrage paru en 1813: De la cause du sommeil lucide. Il écrit en substance: je ne puis concevoir comment l'espèce humaine fut assez bizarre pour aller chercher dans un baquet, dans une volonté externe, dans un fluide magnétique, dans une chaleur animale et dans mille autres extravagances ridicules de ce genre, tandis que cette espèce de sommeil est commune à toute la nature humaine par les songes, et à tous les individus qui se lèvent, qui marchent ou parlent en dormant.
Pour lui, la transe est le produit de deux facteurs: la fascination éprouvée par le sujet pour l'opérateur et la force de persuasion mise en jeu par ce dernier. Habituellement il se place face à son sujet, plante son regard dans ses yeux, puis lui intime fermement l'ordre de dormir tout en appuyant fortement sur les épaules pour le forcer à s'asseoir sur un siège confortable. Si cela ne suffit pas, il brandit un crucifix que le patient doit fixer du regard jusqu'à l'obtention de la transe...
Il ouvre un cours payant, pendant lequel il endort des sujets soigneusement sélectionnés, ses époptes, qui réalisent alors des prouesses sous la forme d'hallucinations visuelles, gustatives ou auditives. Il forma ainsi le premier noyau d'hypnotiseurs de théâtre. Parmi eux se trouvait un certain Donato...
Cette même année fut publié un ouvrage qui compte parmi les plus importants sur le problème du magnétisme: L'Histoire critique du magnétisme animal. Deleuze, son auteur, bibliothécaire du Muséum, est passionné par le sujet. Il étudie depuis plusieurs années tous les ouvrages qui ont paru sur le magnétisme et il met en pratique ce qu'il apprend. Il va rapidement assimiler ce travail encyclopédique et en tirer des conclusions affermies par sa pratique. Deleuze utilise les passes dans ses inductions et pense que les somnambules sont doués de facultés exceptionnelles. Il s'est surtout attaché à dissocier le sommeil naturel du somnambulisme; écoutons le: «Jusqu'à ce jour, on n'a pas observé un seul somnambule qui, une fois éveillé, se souvienne de ce qu'il avait ressenti dans l'état de somnambulisme. Toutes les idées qu'on a eues pendant que l'on dormait et qu'on se rappelle ne sont que des rêves. Ceci explique pourquoi certains médecins célèbres de l'Antiquité ont assuré que, pendant le sommeil, l'âme était plus éclairée, et qu'elle pressentait les maux dont le corps était menacé. C'est qu'ils avaient observé le somnambulisme et qu'ils ne l'avaient pas distingué du sommeil ordinaire.
1819
Martorel, chirurgien dentiste, enlève des dents et effectue d'autres soins douloureux sur des patients magnétisés par le baron du Potet. jean de Sennevoy, baron du Potet, est un personnage important dans l'histoire de la transe hypnotique. Élève de Faria et émule de Puységur, il utilise les passes magnétiques. N'étant pas médecin, il profite de la vogue du magnétisme pour pratiquer son art dans les grands hôpitaux parisiens. D'éminents professeurs font appel à lui, Rostan et Georget à la Salpêtrière, Récamier et Husson à l'Hôtel-Dieu. Des dizaines d'opérations chirurgicales sont réalisées, dont au moins une amputation d'un membre inférieur.
1820
Ainsi, près de quarante ans après sa condamnation par les deux académies, le magnétisme commence à s'introduire dans les milieux scientifiques et médicaux officiels. Des scientifiques de grand renom s'y intéressèrent comme Bertrand, polytechnicien et docteur en médecine, qui ouvre un cours de magnétisme et remporte un grand succès. Bertrand publie plusieurs ouvrages intéressants, dont l'un d' entre eux vient d être réédité récemment. Il met en évidence et insiste sur le rôle de la suggestion. Le magnétisme va-t-il enfin être reconnu?
1888
Léon Daudet publie Les Morticoles, roman dans lequel il se moque des deux chefs rivaux, Charcot et Bernheim. Le premie pratique à la Salpêtrière le grand hypnotisme et le secon à Nancy le petit hypnotisme. C'est ainsi que l'on nomme ces deux approches différentes de la pratique hypnotique de cette époque.
1889
Freud vient à Nancy pour perfectionner sa technique hypnotique auprès de Liébeault et Bernheim. Il devient leur ami, se range derrière leur conception en ce qui concerne l'importance de la suggestion et traduit le livre de Bernheim en allemand.
Cette année est celle du premier Congrès international d'hypnose. Il se tient à Paris et toutes les sommités du monde de l'hypnose et de la psychologie naissante y assistent. Freud en fait partie, mais il n'intervient pas. Ce congrès voit le triomphe de l'École de Nancy sur celle de Paris.
1825
Foissac, médecin récemment diplômé, affirme que ses somnambules sont capables d'effectuer des diagnostics dignes d'Hippocrate. L'Académie de médecine est priée de vérifier ces affirmations. Elle accepte et confie au Dr Husson le soin d'établir un rapport préalable.
1831
Publication du rapport Husson. Ce document présente un grand intérêt. Pendant six années, la commission a travaillé avec un grand sérieux et les conclusions rédigées en trente points méritent d'être étudiées. Nous n'avons pas le temps de les détailler mais elles constituent le meilleur résumé de ce que représentait le magnétisme à cette époque. Husson reconnaissait la réalité du somnambulisme, montrait que les passes et les attouchements n'étaient pas nécessaires pour obtenir cet état et que souvent la fixation de l'attention et la suggestion suffisaient. Il décrivit dans son rapport plusieurs opérations chirurgicales réalisées avec des patients magnétisés mais il confirma aussi plusieurs phénomènes paranormaux, lecture les yeux clos, diagnostics à distance qui révèlent un manque de sérieux dans cette partie du travail d'évaluation. Ces conclusions firent hésiter l'Académie qui n'osa pas publier ce rapport.